lundi 5 avril 2010

Être prêtre est-ce une évasion de responsabilités et de la vie?

On m’a dit récemment que je vis parfois dans un monde complètement différent de celui dans lequel vivent les gens ordinaires, ceux qui ont des familles, ont une job avec un boss que trop souvent ils n’aiment pas – ni la boss ni la job – et se sentent donc quincés entre les responsabilités et sont en quête d’un peu d’appréciation, de respect, et d’amour pour qui ils ou elles sont et non juste pour ce qu’elles ou qu’ils peuvent faire pour les autres.
En tant que prêtre je n’ai pas à m’occuper d’une famille tous les jours de l’année sans répit. C’est vrai, quoi que je participe à m’occuper avec ma sœur de nos parents âgés. Toutefois, si je n’ai pas ma propre famille – épouse et enfants – dont m’occuper tous les jours, j’ai néanmoins tous les membres de la famille ecclésiale, qui se nombrent dans les presque 2,000 qui viennent au moins une fois par mois à l’église en raison d’environ 1200 chaque dimanche. À tout moment les unes, les uns ou les autres viennent jaser ou demander un service quelconque. Parfois il y a les urgences.
Je n’ai pas à parcourir plein d’activités avec mes propres enfants, mais j’ai tous les soirs de la semaine des rencontres d’équipes, de conseils, et groupes, ou des rendez-vous divers. Toutes ces rencontres nécessitent un temps de préparation et un autre temps de suivis. J’ai à garder à l’esprit toutes les questions soulevées en ces réunions et le poids de responsabilité pour le progrès de ces questions et de la bonne marche de la vie de la communauté de foi qui se rassemble ici.
Il est vrai que je n’ai pas à préparer mes propres repas, sauf le déjeuner, et je n’ai qu’à manger le dîner qui m’est servi du lundi au vendredi, et me faire réchauffer les autres repas, à part les congés et absences de la ménagère qui nous sert aussi de cuisinière. Par contre, j’ai à préparer et à servir à la communauté de foi les repas spirituels des Messes que j’ai à présider en semaine et chaque fin de semaine ainsi que les homélies que j’ai à leur livrer.
Chacune des 4 liturgies le dimanche ne dure qu’une heure ou plus et en semaine moins d’une heure, sans compter funérailles et mariages. Cet effort me coûte cher d’énergie psychique, émotive, et même physique. Ce n’est pas pour moi l’expérience agréable ou reposante que peuvent en faire les fidèles. Si les jeunes parents ont à s’occuper de leurs jeunes enfants durant la Messe, pour ma part j’ai à m’occuper de tous ces gens, jeunes, enfants, et adultes qui participent à confectionner chaque Messe et qui ont besoin de se faire orchestrer et de recevoir une formation continue.
Si les époux et parents doivent en fin de semaine faire les emplettes et plein de commissions pour la bonne marche de leur foyer et de leur famille, pour ma part je n’ai que 36 heures de congé par semaine, quand cette journée n’est pas interrompue par les funérailles. Je dois y trouver le temps de m’occuper de toutes mes affaires personnelles et familiales.
Il est tout aussi vrai que je ne lave pas ma propre toilette et ne fais pas ma propre lessive, sauf durant les congés ou absences de la ménagère. Toutefois, j’ai à porter et partager le fardeau de la bonne marche et administration des immeubles, des équipements, des accessoires, de la sécurité, de l’entretien, et des moyens de communication de la Paroisse. Même s’il y a des personnes, soit les membres du personnel, soit des membres de la Paroisse bénévoles qui s’en occupent en semaine, le soir et en fin de semaine, le fardeau retombe sur la personne qui est là, c’est-à-dire le curé.
Je n’ai pas à me préoccuper du financement d’un domicile familial, mais je n’ai pas non plus l’asile que fournit une résidence personnelle, et je dois composer avec les inconvénients certains de devoir demeurer au lieu de mon travail. Je ne peux jamais m’en éloigner sauf en le quittant, mais en quittant par le fait même mon seul chez moi. S’il y a des prêtres qui ont fait le choix de se procurer et de demeurer dans leur propre chez eux – maison, condo, appartement – c’est souvent avec l’aide de leur famille, avec un emploi plus rémunérateur qu’en paroisse, ou un emploi supplémentaire. Je n’ai jamais été en mesure de me payer une résidence.
Les gens en ville peuvent poser un choix sur leur mode de transport, soit en commun soit en se payant une voiture neuve ou usagée. En 27 ans je n’ai jamais eu le choix, devant toujours fournir une voiture pour mon travail, sans pour autant touchant quelque somme que ce soit pour compenser les dépenses occasionnées par l’opération d’un véhicule. La seule compensation a été de pouvoir jouïr du remboursement d’une fraction de ces dépenses par mon rapport d’impôt annuel. Pour ce qui est des revenus, toute personne qui travaille en Église – clergé ou laïcat – doit composer avec un salaire beaucoup moindre de ce que cette même personne pourrait toucher sur le marché du travail. Quand j’ai travaillé brièvement en milieu de la santé le salaire et les bénéfices valaient le double de ce qui est couramment offert en paroisse.
Le fait de ne pas avoir une épouse ni mes propres enfants semble me libérer de tous les drames quotidiens qu’ont à vivre et parfois subir les gens mariés. Le curé que je suis n’échappe en rien pour autant toute l’intensité des drames de la vie familiale. Au contraire, si vérité doit être dite, le curé est appelé à vivre une plus grande variété et quantité de drames humains, et beaucoup plus rapidement. À tout instant je suis appelé à y plonger entièrement sans souci pour mon propre confort ; afin de pouvoir être pour chacun de ces gens le pasteur, le père spirituel dont ils ont besoin et auquel ils sont en droit de s’attendre, compte tenu de l’amour que Jésus leur promet et leur offre dans la personne du prêtre.
À bien y penser, il serait tout à fait inutile de comparer la vie de personne mariée et du parent à celle du prêtre et du curé. Inutile également de tenter d’y voir une compétition quelconque pour la sympathie ou l’appréciation de la société ou des gens, ni au chapitre de ce que chaque personne doit y investir pour satisfaire aux attentes des gens qu’on prend à charge.
Les deux modes de vie sont à vrai dire et en toute vérité complémentaires, l’un enrichissant l’autre, et les deux enrichissant la société toute entière. On ne trouve pas plus de refuge dans la vie de célibataire consacré que dans la vie mariée et parentale. Il faut être une personne humaine qui n’a pas froid aux yeux pour tenter l’une aussi bien que l’autre. On ne réussit pas plus à l’une qu’à l’autre sans y mettre le plein prix de l’engagement total et entier de tout son être, de tout son cœur, de toutes ses forces et de toute son énergie, de toute son âme, et de toute sa destinée.
On ne vie pas une vie humaine à moitié – on la vie à plein ou pas du tout – on devient une personne pleinement humaine justement dans le vif de l’action qui exige d’un moment à l’autre, à la journée et à la semaine longue, et pour toute sa vie un engagement total. C’est précisément le prix très élevé de cet engagement continu qui fait de la vie aussi bien pour le célibataire consacré et le pasteur que pour l’époux et l’épouse et le parent une si grande aventure, et une aventure qui fait développer en nous tout le potentiel qui autrement demeurerait au sec mais sans son déploiement vital. Nous serions alors ambulants mais morts, sans vie, comme des graines jamais jetées en terre.
Puisse l’Esprit Saint de Dieu raviver en nous tous le feu premier de notre choix de jeune adulte de vivre pleinement notre vie. Que l’Esprit Saint de Dieu mette au cœur et à l’esprit de chacun et chacune de nos jeunes le goût de vivre la grande aventure humaine qui ne peut passer que par une vie d’engagement au service des autres par le renoncement de son propre confort et de ses propres préférences dans le très concret quotidien de la vie de tous les jours en compagnie de toutes ces personnes que le Bon Dieu veut bien nous confier.
Ce n’est pas que le renoncement de soi nous définit une vie sans plaisir, terne et sans joie. Au contraire, le renoncement de soi est la monnaie quotidienne sans quoi notre amour ne peut être à la fois purifié et dépouillé de tout ce qui cherche à prendre et à conserver pour soi ; afin que notre amour connaisse une maturité, une croissance, et une expansion apte à porter du fruit qui donne vie et joie à tout venant – commençant avec les personnes dont nous sommes responsables – et à la fois nous rend la satisfaction et la joie d’un travail bien fait et d’un chef d’œuvre d’amour vivifiant.

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